allongée sur mon lit, volets clos. l'infirmière entre, me demande si je dors. je ferme les yeux et fais semblant de dormir, priant intérieurement pour que cela me permette d'éviter des ennuis, ou une conversation. elle s'approche du lit. il y a des traces de mascara sur mes joues, ce mascara que je mets pour aller mieux. mon psychiatre m'a demandé de commencer mon séjour à la clinique en prenant soin de moi. je ne dois apparaitre hors de ma chambre que propre et bien coiffée, les yeux légèrement soulignés de crayon noir et d'une touche de mascara. je joue le jeu, espérant vainement ma récompense. mon week end. pour m'enfuir.
quelques larmes rageuses avaient fait couler mon maquillage pourtant discret. l'infirmière m'observe quelques secondes, puis me secoue rudement par le bras. viscéralement atteinte, comme "violée" par ce contact physique, j'en oublie de faire semblant de m'éveiller et ouvre brusquement les yeux, ahurie.
<< vous ne dormiez pas. et vous avez pleuré. >>
lasse, je ne réponds pas. elle me demande de la suivre à l'infirmerie, ce que je fais sagement. soudain je sens un peu de chaleur humide sur ma main. << pas ça... >> je prie intérieurement. nous arrivons à l'infirmerie. elles sont cinq, à discuter autour d'un café. elles me regardent entrer avec compassion et gentillesse, mais ces regards sur moi sont de trop. l'une d'elle aperçoit directement ce qui m'inquiétait quelques instants plus tôt. du sang, sur ma main. une large blessure faite quelques instants plus tôt dans ma chambre et que j'ai mal bandée. elles sont deux autour de moi pour remonter ma manche. tout en pleurant, je tente de me dérober à leurs mains expertes.
on m'ordonne de m'assoir. je m'assieds. je suis acculée dans un coin de l'infirmerie sur une chaise, deux infirmières autour de moi. elles me font enlever mon sweat à la manche à présent maculée de sang, sans se priver de pousser de petits cris horrifiés en découvrant l'ampleur des dégâts.
<< merde ! elle a mis du papier toilette ! faut vite enlever tout ça ça va s'infecter. >>
elles nettoient la blessure, et puis la recousent. je pleure, sans m'arrêter. on m'a oubliée. on ne voit plus que ma plaie. je ne suis plus qu'une plaie béante, à qui on administrera huit points de suture, et qu'on laissera partir, comme si le mal se résumait à cette plaie. je pleure, je pleure et souhaite mourir. l'une d'elle fait venir mon psychiatre. il accourt, l'oeil légèrement inquiet. bandée et recousue comme une vulgaire peluche, il m'a demandé que je lui parle. le regard noir, je l'ai fixé dans les yeux sans rien répondre tout en empilant des mouchoirs devant moi. je ne veux pas être aidée. je veux juste qu'on me foute la paix. je lui ai dit.
<< vous êtes malade ; le soin vous est imposé, mais vous guérirez dès lors que vous coopèrerez. vous ne comprendrez qu'après combien une vie humaine est précieuse.
- et si j'avais raison ? si la vie était réellement aussi pourrie que je le vois ? j'en ai marre, mais marre de me battre pour rien. j'ai plus envie, c'est nul et lâche, je sais, mais c'est pas juste...
- calmez-vous, calmez-vous... qu'est-ce qui n'est pas juste ?
- qu'on ne me laisse pas choisir ma vie...
- présentement vous ne la choisissez pas, vous la subissez. la dépression ne vous laisse pas le choix. vous vous détruisez, mais ce n'est pas vous... c'est le mal qui vous ronge, et ce n'est pas en vous coupant qu'il quittera votre esprit... il 'est pas dans votre corps même s'il se manifeste par votre corps à travers l'anorexie... >>
une infirmière m'a raccompagnée dans ma chambre, il était déjà dix neuf heures trente. je demande mon traitement du soir, histoire de ne pas attendre vingt et une heures avant d'envisager de tenter de dormir. elle me le permet à la condition que je mange quelque chose avant de dormir. j'accepte. je profite de son trajet aux cuisines pour prendre une douche. je rejoins enfin mon pyjamichou tout doux, ample et fluide. mes plaies bien cachées, je ne suis plus cette fille engoncée dans un costume social un peu trop étroit pour elle. j'ai les cheveux mouillés, le bras bandé et la cuisse encore couvertes de coupures, mais tout ça est pardonné par le sommeil qui m'attend.
l'infirmière frappe à la porte, entre avec un plateau. je trie. adieu pain, portion de fromage. je lappe ma soupe avec appréhension. elle me donne mon traitement et repart avec mon plateau.
<< dormez bien. n'oubliez pas que vous travaillez pour vous et que ce travail n'est pas contre nous. n'oubliez pas que vous voulez guérir. >>
je voulais guérir.